L’ambition

Du PvP au PvE

L’ambition personnelle est une force motrice dont je me suis toujours senti dépourvu. Cette énergie anime bon nombre de personnes poursuivant un but auquel ils accordent une importance « naturelle », « instinctive ». Se fixer des objectifs, puis se donner les moyens de les atteindre. Voilà qui semble être une saine façon de répondre au « non-sens ». Une succession infinie de paliers, dont les ombres portées strient le cheminement de l’homme, échelonnent son parcours en une trame orchestrant son existence. Ces échelles impalpables parsèment le sol du réel, tracent les parcours comme autant de pistes à choisir, de bifurcations à prendre, de jalons à suivre… Grisés par l’expression de notre libre arbitre, nous cultivons ces itinéraires personnels que nous envisageons comme librement dessinés. Notre ambition donne aux barreaux leur consistance, et nous permet de nous hisser à la hauteur de nos aspirations.

Abandonnant mon échelle sur le plateau de la contemplation, je me plais à observer les différents versants qui me font face. Un flux continu de personnes arpente avec empressement les pistes les mieux balisées, tandis que d’autres préparent méticuleusement leur ascension. Accolés au flanc de la montagne, seuls quelques parcours semblent retenir l’attention des alpinistes les plus chevronnés. L’envie de cartographier le champ des possibles m’invite soudain à m’éloigner de l’agitation ambiante. Cheminant vers un versant opposé, je me mets en quête d’un point d’observation offrant une vue dégagée. La richesse et la diversité des aspirations s’imposent progressivement à moi. Dans ce panorama ensembliste, j’entrevois une infinité de chemins se coupant et se recoupant sans cesse vers des destinations multiples curieusement ignorées par les grimpeurs. En étudiant  les principaux embranchements, les cordées semblent se raréfier à mesure qu’approche le sommet de l’unicité.

Peu à peu, l’idée d’ « ascension » prend le pas sur celle de « destination ». Une forme de gradation normative émerge et recoupe les échelles en une zone de lutte collective vers un sommet « chimérique ». Un climat de compétition s’installe, provocant la chute des moins aguerris ainsi que des moins fortunés. Les individualités s’estompent progressivement, ne laissant derrière elles que d’indistinctes traces en aval d’une quête gommant toute singularité. Paradoxalement entrainés dans une course à la différentiation, les grimpeurs se meuvent comme autant de pions sur le plateau de la confrontation permanente. Manche après manche, les performances isolées distinguent et séparent les joueurs dans un jeu sans but où seul compte le prochain mouvement.

Tournant mon attention vers les hauteurs, l’ivresse collective apparait de plus en plus fascinante. L’oxygène se raréfiant, chaque déplacement devient dangereusement calculé, entrainant parfois l’effondrement de pans entiers, en une curieuse avalanche des égos.

 « La morale collective actuelle nous fait croire que l’important c’est de l’emporter sur les autres, de lutter, de gagner. Nous sommes dans une société de compétition mais un gagnant est un fabricant de perdants. Il faut rebâtir une société humaine où la compétition sera éliminée. Je n’ai pas à être plus fort que l’autre, je dois être plus fort que moi… grâce à l’autre. » – Albert Jacquard

Pantins

pantinMaudissant la banalité et chérissant l’exception, nous nous faisons les pantins de l’environnement que notre égo nous a fait oublier. Le libre arbitre qu’exerce l’homme au travers de ses choix est suffisamment grisant pour qu’il en oublie le cadre global, jusqu’à en mépriser les déterminismes, et nier son conditionnement.

Inconsciemment, l’homme se drape dans son orgueil pour se prémunir de l’ordinaire, s’attachant à développer une individualité qui l’en distingue. Une lutte de l’homme pour sa différence qui en requiert pourtant toute la reconnaissance.

Confronté au non-sens, l’homme use d’artifices pour répondre à l’absurde. L’intérêt de l’existence ne repose plus dans une quête de sens, mais dans une succession d’objectifs personnels qui lui font l’oublier.

« Comme un pantin oublieux du marionnettiste, s’imaginant acteur et scénariste de sa propre représentation. »

Je suis convaincu que la vraie liberté réside dans la contemplation plus que dans la lutte. Dans l’étude de nos ficelles plutôt que dans la tentative désespérée de les couper. Une acceptation humble et extasiée par laquelle l’homme apprend à en apprécier chacun des nœuds.

La connaissance est notre unique itinéraire vers une liberté que l’on apprend à définir toujours plus précisément, jusqu’à la savoir inatteignable, mais fermement résolus à s’en rapprocher.

Ressentir le monde – Jean-Claude Ameisen

Nous ne percevons pas le monde tel qu’il est. L’homme ne voit pas, il se représente. Il ne connait pas, il se figure. L’infinie complexité du réel ne peut être saisie que partiellement, subjectivement. D’ailleurs, nos sens ne nous dévoilent pas tant le monde, que notre rapport au monde. Dans cette vidéo, Jean-Claude Ameisen nous invite à repenser la réalité sous l’angle de l’humilité.

« Ce que nous appelons des « couleurs » n’existe nulle part; c’est ce que nous faisons de cette perception des différentes longueurs d’onde de la lumière. […] C’est dans l’obscurité de notre crane qu’émergent les couleurs de notre monde. »

Il poursuit en expliquant que la force de l’homme réside en sa volonté de repousser toujours plus loin les frontières de la connaissance, de ne pas se limiter à ce qu’il voit.

« C’est notre imagination, notre capacité d’aller au delà de nos sens qui va nous permettre d’appréhender une autre forme de réalité. […] Que ce soit les arts, la philosophie ou la science, c’est une tentative, à partir de la manière dont nous ressentons le monde, d’aller au delà de ce que nous ressentons, et d’imaginer une réalité au delà des apparences. »

E=MC²

Cette célèbre formule d’Albert Einstein est souvent mal comprise. Il existe effectivement une relation d’équivalence entre la matière et l’énergie (la fameuse équation E=MC²). C’est assez compliqué, mais de façon générale, on peut dire que la matière, c’est de l’énergie potentielle, et inversement. Notons pour commencer un fait intéressant : les particules de notre corps ne représentent que 4% de notre masse totale, le reste de notre masse nait des interactions (échanges d’énergie) entre nos particules.

La matière peut effectivement « se transformer » en énergie (sous forme de chaleur ou de rayonnement notamment). Lors d’une fission nucléaire, c’est à dire lorsque un atome d’uranium (par exemple) est scindé en deux, la masse des deux « morceaux » sera moins importante que la masse initiale. La différence, c’est l’énergie dégagée (produite). Énergie qui sera d’ailleurs très élevée : plus d’un million de fois supérieure à celle des combustibles fossiles pour une masse équivalente.

L’énergie peut également « donner naissance » à la matière. Il faut tout d’abord savoir que le vide qui nous entoure (au niveau quantique) n’est pas si vide que cela. Il est constitué de « particules potentielles » qui n’auront accès à une véritable existence qu’a condition de recevoir l’énergie suffisante. C’est d’ailleurs ce qui se produit dans les accélérateurs à particules comme le LHC : Des particules rentrent en collision à des vitesses extrêmement élevées, dégageant ainsi une quantité phénoménale d’énergie. Ces expériences conduites par le CERN ont permis en 2012 de prouver l’existence du Boson de Higgs ! Nourrit par cette énergie, il est apparu, comme sorti du néant.

Ce qui est fascinant, c’est que des éléments de réalité qui nous sont inaccessibles puissent être prédits, puis prouvés par l’expérience…

Formalismes et réalités

Ce qui, à mon sens, fait la beauté et la puissance de l’esprit humain, c’est sa capacité à « douter », sa volonté de ne pas être dupe. Dupe de son « héritage », de ses émotions, dupe même de ses propres sens. L’homme semble prédisposé à rechercher la vérité, les vérités. Conscient de ses « limites naturelles », « sensorielles », et afin d’atteindre cet idéal interprétatif que l’on appelle « connaissance », l’homme développe des outils lui permettant de s’approprier le réel, de l’étudier, de le « comprendre ». Pour se faire, il a su construire différents formalismes. Le langage, puis les mathématiques, tissent ainsi des liens entre les mots, les idées, et les éléments de réalité de notre monde.

Les mots ne se contentent pas de décrire l’environnement et la pensée, ils enrichissent et biaisent notre interprétation du monde en « l’habillant » d’une dimension sémantique nécessairement limitée, et orientée. En ce sens, les mots sont davantage appropriatifs que descriptifs. Ils nous permettent d’extraire puis de nous approprier une logique, des objectifs, des causes, des conséquences… en en mot, de conceptualiser le réel. Le langage rend notre monde « intelligible » en offrant aux éléménts de réalité, un sens, une place.

Le formalisme scientifique se veut plus rigoureux, mais tout aussi appropriatif. L’idée étant de définir l’observable avec la plus grande neutralité sémantique possible. Il s’agit plus de quantifier le réel que de le « qualifier ». Nous parlons ici de notre environnement et de ses lois. Cette neutralité chiffrée pose souvent quelques problèmes d’interprétation, mais révèle parfois d’inimaginables découvertes, d’incroyables révélations que ni nos sens, ni notre intuition, n’avaient su percevoir.

Prenons l’exemple de la gravité. Cette force, l’homme l’appréhende depuis des millénaires : si on lâche un objet, il tombe. Et il tombera d’autant plus vite qu’il est lourd. La faute à la gravité. Et bien pas du tout ! Il aura fallut atteindre Newton avant de pouvoir comprendre que la force de gravité est une constante. En tant que telle, cette force s’applique à tous les corps de façon égale. La différence de vitesse des objets en chute libre provient en réalité de la résistance de l’air. Ce qui est incroyable, c’est que les équations ont pu le prouver AVANT que l’expérimentation ne soit possible, bien avant la création d’une chambre « à vide ».

Le  formalisme scientifique ne se contente pas de corriger notre compréhension du monde et de ses lois. Dans certains cas, il va agir comme un « treuil ontologique », c’est à dire que les équations vont permettre de découvrir l’existence de nouveaux éléments de réalité jusqu’alors inaccessibles à notre perception. Je pense à la matière noire, omniprésente dans l’univers, déviant et retardant les rayonnements cosmiques par leur action gravitationnelle, je pense aux particules sorties du néant, comme le boson de Higgs, mis en lumière dans le gigantesque accélérateur à particule du LHC, remettant en question le concept de masse…

Le formalisme scientifique représente à mon sens la plus extraordinaire et efficiente volontée d’objectivisation de la raison humaine. Loin de désenchanter le monde, la recherche scientifique éclaire peu à peu les incroyables rouages de notre univers, nous offrant continuellement de nouvelles pistes de compréhension et de nouveaux axes de questionnement.

Le hasard

La question de l’existence du « hasard » fut l’objet d’un débat passionnant qui opposa Albert Einstein à Niels Bohr. Pour bien saisir l’enjeu du débat, il est essentiel de bien comprendre ce qu’est le véritable hasard. Le hasard n’est pas la manifestation d’une incapacité, mais d’une impossibilité. Prouver l’existence du hasard revient à prouver qu’il ne sera jamais possible de déterminer un évènement car ce dernier ne fait l’objet d’aucune loi. Il ne s’agit donc pas de notre incapacité à prédire, mais d’une impossibilité absolue.

En physique, il n’est pas possible de connaitre, avant de l’avoir observé, la position et la vitesse d’une particule (son état quantique). Einstein pensait que les équations de la mécanique quantique étaient pour cela incomplètes. D’où sa fameuse phrase « Dieu ne joue pas aux dés ». Selon lui, le monde est déterminé et la physique doit nous permettre de révéler ses lois : il nous manque des éléments de réalité afin d’appréhender pleinement le réel.

Pour Niels Bohr, la physique ne sert pas à décrire le monde, mais nos interactions avec le monde. L’approche est tout à fait différente ! Rien ne s’oppose pour lui à une approche probabiliste de l’existence (approche probabiliste trouvant son formalisme avec le principe d’incertitude (indétermination) d’Heisenberg. Si les équations ne sont pas capables de prédire un évènement, ce n’est pas parce qu’elles sont erronées, mais parce que c’est tout bonnement impossible.

C’est finalement une expérience assez récente qui a permis de trancher la question. L’intrication: http://www2.cnrs.fr/sites/communique/fichier/debat.pdf

Pour simplifier l’explication :

L’interdépendance des états quantiques de deux particules intriquées est immédiate. Si je stimule l’une, l’autre réagira instantanément. Même si les particules sont éloignées par des milliers de kilomètres. Or la vitesse de la lumière est une limite infranchissable. Donc il est exclu qu’un élément de réalité transite de l’une à l’autre pour « l’informer » de son état.

Le fait que l’observation impacte la mesure ; le fait qu’il est impossible de prédire simultanément la vitesse et la position d’une particule ; et enfin le fait que cette mesure agisse à distance « immédiatement » prouvent l’existence d’une forme de hasard « pur ».

On sait, qu’on ne peut pas savoir. On sait que le réel est non pas « incertain », car soumis à des lois probabilistes, mais indéterminé.

Absenthéiste

A mon sens, les ouvrages religieux sont autant de coquilles narratives théâtralisant l’histoire de nos origines. Ces saintes écritures posent pour pivot de lecture une variable interprétative fluctuant selon les individus et les époques. C’est sans doute très commode, mais je pense que la quête des origines doit pouvoir s’appuyer sur d’autres outils qu’un simple sentiment adaptatif et transcendantal qu’on appelle la foi. L’interprétation, lorsqu’elle est infiniment déclinée, pose d’évidents problèmes de lecture. Les siècles avançant, une telle décohérence épistémique devrait exhorter l’esprit critique à une ré-examination permanente de ses fondements, à une reconsidération de tout ce que l’on tient pour absolument vrai.

Je ne suis ni croyant, ni athée, ni même agnostique. La seule question qui m’anime est celle de l’existence d’une intentionnalité créatrice (et non celle de Dieu). Des pistes de réflexions me sont régulièrement offertes par les sciences, la philosophie et la religion. Ces pistes me nourrissent, m’éveillent, façonnent continuellement mes représentations avec pour garde fou: Le doute. Le doute est pour moi la plus humble des postures, il a ceci de puissant qu’il maintient l’esprit dans une dynamique réflexive : Il évite ainsi l’embourbement de la raison et l’écrasement de l’héritage sur nos représentations.

« Les certitudes n’ouvrent pas un débat, elles le clôturent ». *

*Enfin, je crois 😉

 

Le Big-bang

Étienne Klein a enseigné pendant plusieurs années la physique quantique et la physique des particules à l’École centrale de Paris. Actuellement professeur de philosophie des sciences, il s’intéresse plus particulièrement à la cosmologie : une branche de l’astrophysique étudiant la structure et l’évolution de l’univers.

Dans cette vidéo, il évoque les deux pans de la physique modélisant les 4 forces (gravité, électromagnétisme, force nucléaire faible et forte) à l’œuvre dans l’univers. La théorie de la relativité d’Einstein, qui ne s’appuie que sur la gravité, permet de décrire notre monde jusqu’à 10-44 secondes après le Big-bang. Au delà de cette limite, appelée le mur de Planck, d’autres modèles sont nécessaires pour comprendre l’état de la matière. Dans cet univers primordial, infiniment plus dense et plus chaud, les 3 autres forces ne sont plus négligeables. La physique quantique, décrivant le comportement des atomes et des particules, propose alors certains modèles élargissant notre compréhension des origines. Parmi ces modèles, la théorie des cordes.

Suite: Le CERN prouve l’existence du boson de Higgs : L’origine de la masse.

« La théorie des cordes prédit que la température maximale dans l’univers ne peut pas être infinie. Donc la singularité initiale des premiers modèles de Big-bang, qui correspondait à une température infinie, est une singularité qui est non physique. »

« Autrement dit le Big-bang, dans cette théorie, n’est plus une singularité qui signe l’apparition de tout ce qui existe, c’est simplement une transition de phase, entre un univers en contraction et un univers en expansion »

« Or, si on donne un sens aux mots, et si on les prend au sérieux, l’origine de l’univers, c’est la transition entre l’absence de toute chose, et l’existence de quelque-chose. »

« Cette transition, la science ne l’a pas saisie. Ça ne veut pas dire que cette transition n’a pas eu lieu, ça veut dire qu’il n’est pas scientifiquement prouvé que l’univers a une origine. »

« Il serait bien qu’on arrive à parler de cosmologie sans toujours se référer à cet instant zéro qui est devenu une fiction en physique. »